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Pierre Rispal

 

 

(…) J’habitais à METZ (ma ville de naissance). J’étais inquiet lors de déclaration de guerre, car j’avais pu observer, l’année précédente à l’occasion d’un séjour linguistique à COLOGNE, le degré de détermination des jeunes allemands. (…) A cette époque, j’étais lycéen en classe de Math-Elèm. Mon père était officier supérieur en garnison à METZ. (…) La défaite de 40 et la signature d’Armistice firent naître en moi la honte et la rage. (…) Lorsque PETAIN est arrivé au pouvoir, mes sentiments furent sans enthousiasme et avec résignation.

(…) Quant-à De GAULLE, je l’avais connu à METZ où, colonel, il commandait le 507ème Régiment de Chars de Combat. Il avait la réputation d’un chef hors du commun, inflexible. Je le sentais capable de reprendre un jour les choses en main. C’était une lueur d’espoir.


(…) Sous l’occupation, j’étais à la faculté de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand. Nous avions de fréquents contacts entre étudiants Alsaciens-Lorrains et Clermontois. Par l’intermédiaire de ces derniers, nous nous efforcions de faire savoir aux populations locales ce que Vichy leur cachait : l’annexion de fait de l’Alsace-Lorraine. Nous avions créé début 1941, un « Comité d’Entente » entre étudiants des deux facultés. Nous faisions circuler des notes d’information. Cette propagande a été détectée en 1943 par la Gestapo. Plusieurs professeurs de la Fac de Strasbourg ont été déportés.

(…) Depuis fin 1940, je voulais rejoindre les F.F.L. Le débarquement le 8 novembre 1942 en Afrique du Nord m’a donné la possibilité de tenter de rejoindre de GAULLE en passant par l’Espagne. Ce fut le « déclic ».  Admissible au concours d’entrée à St. Cyr, je poursuivais mes études en classe préparatoire au Lycée de Clermont.  Avec 2 camarades, l’un préparant Polytechnique et l’autre l’Ecole Coloniale, nous avons décidé de « risquer le coup ». Nous n’avions aucun contact préalable. En ce qui me concerne, j’ai préparé cette évasion à l’insu de mes parents. Nous nous sommes rejoints, mes camarades et moi, à Oloron-Ste-Marie (Pyrénées Atlantiques) où, grâce à un contact fortuit avec un Gardien de la Paix originaire de la Moselle, nous avons été hébergés et cachés quelques jours chez un restaurateur.

Dès l’envahissement de la « Zone Libre », le contrôle des Allemands s’y était organisé et renforcé, notamment le long de la frontière pyrénéenne… ce qui me conduit à évoquer l’aventure suivante : … J’étais dans le train pour rejoindre Oloron-Ste-Marie. Le wagon était bondé. J’avais trouvé une place dans le couloir, serré contre la vitre à côté d’un seul soldat allemand qui, rentrant de permission, rejoignait son régiment en position le long de la frontière espagnole… Un vrai gamin. Des éclats de voix ont brusquement attiré mon attention au bout du couloir… Progressant vers nous, deux « Feldgendarmes » accompagnaient un personnage à l’allure caractéristique, un agent de la Gestapo qui contrôlait les papiers des voyageurs. Je me suis mis alors à bavarder en allemand avec le jeune soldat, lui expliquant que j’étais né à Metz. L’homme de la Gestapo, passant à ma hauteur, m’a adressé un sourire sans rien me demander. (…) Le restaurateur d’Oloron nous avait mis en contact avec un « passeur » du village de Tardetsorholou, dans le pays basque. Nous découvrîmes par la suite qu’il s’agissait en fait d’un contrebandier de profession. Il passait en Espagne des juifs (qu’il faisait payer très cher) et parfois également quelques jeunes résistants afin de donner à son trafic un aspect moins vénal. Au retour, il ramenait d’Espagne des bovins qu’il vendait au marché noir…

Au départ, il nous avait promis de nous mettre en contact avec une filière de républicains espagnols pour nous conduire à St Sébastien où je connaissais quelqu’un susceptible de nous faire passer au Portugal. En fait, dans la nuit du 09.12.42, notre passeur nous a abandonné en pleine montagne, dans la neige, nous indiquant un point de rendez-vous où, après une journée entière de marche, harassés, nous avons été accueillis par des Gardia-Civils, qui manifestement, nous attendaient. Je passe rapidement sur notre garde-à-vue au poste-frontière de Val-carlos, alors qu’à notre insu des tractions avaient lieu entre autorités espagnoles et vichyssoises, ces dernières réclamant notre restitution, heureusement sans succès (d’autres n’eurent pas la même chance et se sont retrouvés dans les camps nazis où beaucoup sont morts).

S’en suivirent :
1/ Notre incarcération à la prison politique de Pampelune où nous subirent pendant 7 semaines le même régime que les « politiques » et les « droits communs » espagnols. Régime très dur : à six dans une cellule individuelle ; Un seau d’eau par jour à se partager pour satisfaire tous les besoins (boire, s’humecter le visage, nettoyer le trou infect servant de W.C.), dormir à six, serrés sur trois paillasses crasseuses, recouverts de trois couvertures alors, qu’en plein hiver, le vasistas était démuni de vitre. En guise de nourriture, uniformément des fèves habitées de charançons (notre seule alimentation carnée)… En complément de tableau, nous devions passer une fois par semaine chez le « peluquerio » qui nous rasait à la fois la barbe et le crâne. J’ai pu ainsi constater que les poils de barbe poussent nettement plus vite que ceux du crâne. Au bout de 3 jours nous avions une réelle tête de bagnard !
Et si j’ajoute les brutalités des gardiens, l’obligation de crier chaque matin « viva FRANCO » en tendant le bras… la messe obligatoire du dimanche, juifs compris, au cours de laquelle nous devions subir, au garde à vous, un inter minable sermon en espagnol qui nous promettait invariablement les tourments de l’enfer pour notre impiété et notre civisme… (j’aurai donné une idée des conditions de notre séjour à la prison politique de Pampelune).

2/ Notre transfert, début février 1943, au camp de concentration de « Miranda de Ebro » où le régime bien que moins carcéral, était cependant très dur à supporter. La promiscuité (plus d’un millier de prisonniers, pas tous recommandables, de plusieurs nationalités, certains là depuis fin 1940), la malnutrition, la crasse (six robinets d’eau douce seulement pour l’ensemble du camp) et toujours la même hantise… « serons-nous un jour libérés », comment et quand ?

(…) Ma libération :
J’ai fait parti d’un convoi de 500 évadés de France, transférés d’Espagne au Maroc, via le Portugal, pour les raisons et dans les conditions suivantes : Bien qu’ayant une dette envers HITLER duquel il devait en partie sa victoire, FRANCO avait compris après Stalingrad et l’entrée en guerre des Américains, que l’Allemagne allait perdre. Il lui était donc prudent de donner des pages à l’Amérique. D’autre part, son pays avait beaucoup souffert de cette très dure guerre civile. L’Espagne manquait de tout. Seule l’Amérique pouvait l’aider. Ainsi, nous avons servi de « denrée d’échange » contre du pétrole et du blé américain ! (…) Sans savoir ce qu’il adviendrait de nous, nous avons été transportés en camions jusqu’à une gare frontière et embarqués dans un train portugais. Au Portugal, l’accueil fut particulièrement chaleureux envers les « jeunes français patriotes », comme nous nommaient les Portugais. Dans chaque gare où nous marquions l’arrêt, un buffet abondant nous attendait, servi par des jeunes filles en costumes folkloriques. Au passage, le long des voies, des ouvriers avaient disposé leurs outils en forme de V et de Croix de Lorraine. Pour nous qui avions beaucoup souffert en Espagne, tant physiquement que moralement, cet accueil était à la fois une surprise et un réconfort. Arrivés au port de Setubal (l’avant-port de Lisbonne), on nous a fait embarquer dans un navire battant pavillon britannique qui a pris la mer aussitôt. Dès le passage de la Ligne des eaux territoriales, on nous a rassemblés sur la plage arrière. C’est alors que nous avons vécu un moment particulièrement émouvant : Soudain, est apparu sur le pont un détachement de marins de guerre français, pompon rouge sur le bonnet… Ils amenèrent les couleurs britanniques et montèrent nos couleurs. Imaginez notre émotion. Jamais, moi et mes camarades n’avions jamais chanté la Marseillaise avec autant de cœur !

Au même instant apparaissaient des destroyers, l’un français et l’autre anglais. Ils nous escortèrent jusqu’au port de Casablanca, la marine allemande voulait nous torpiller. (…) Nous avons débarqué à Casablanca le 27 mai 1943. Rassemblés aussitôt au camp de Médiouna proche de la ville, nous y avons été sérieusement contrôlés (deux agents allemands se cachaient parmi nous). Je me suis engagé le jour même. Etant admissible à St Cyr et titulaire de mon Brevet de Préparation Militaire Supérieur, j’ai été dirigé immédiatement sur l’Ecole des Aspirants de Cherchell. Après 4 mois de formation intensive, j’ai été nommé aspirant le 1er octobre 1943 et affecté, sur ma demande, au 6ème régiment de Tirailleurs Sénégalais appartenant à la 9ème Division d’Infanterie Colonial, alors installée dans la région d’Oran, où j’ai reçu le commandement d’une section de mitrailleurs et de mortiers.

Mon régiment, désigné comme future unité du débarquement, a subi un entraînement intensif à cet effet dans une « training aréa » de l’armée américaine d’octobre 1943 à janvier 1944. Après avoir débarqué en Corse, nous avons participé au débarquement et à la conquête de l’Isle d’Elbe en juin 1944, puis au débarquement sur les côtes de Provence et à la libération de Toulon en août 1944. C’est là que j’ai obtenu la Croix de Guerre et ma première Citation. Nous avons ensuite poursuivi les troupes allemandes en retraite le long du Rhône et de la Saône jusqu’à la Ligne du Doubs où le front s’est stabilisé.

C’est pendant cette période qu’à eu lieu ce que nous avons appelé le « blanchiment de la 9ème Division Coloniale ». A savoir : l’hiver 1944 avait été particulièrement précoce. Nos Sénégalais, absolument pas préparés à ce climat, tombaient comme des mouches. Seules deux solutions étaient possibles : soit dissoudre la Division, soit remplacer, nombre pour nombre, nos Africains par des Européens. C’est cette dernière solution que choisit notre Chef le Général de LATTRE. Très rapidement arrivèrent des jeunes de toutes origines, certains en corps constitués provenant d’unités de la Résistance, d’autres s’engageant individuellement. Ces jeunes, magnifiques de patriotisme, sans aucune formation militaire, nous les instruisirent surplace, en ligne, face à l’ennemi. Deux mois plus tard, ils participèrent avec un courage impressionnant à l’offensive du 14 novembre qui devait aboutir, à la fin de l’hiver, à la libération de l’Alsace.

C’est le 15 novembre, le second jour de l’attaque sur Montbeliard, que l’ai été très grièvement blessé, laissé pour mort, ramassé « in extremis »… Ma guerre s’est terminée là. J’avais obtenu deux nouvelles citations, à l’ordre de l’Armée, sur ma Croix de Guerre. Après huit mois d’hôpital, j’ai pu enfin reprendre du service en juillet 1945, avec toutefois l’interdiction de servir outre-mer en raison des séquelles de mes blessures. Ainsi, contraint d’abandonner l’Infanterie Coloniale, j’ai obtenu mon affectation dans la Gendarmerie où j’ai fait carrière jusqu’au grade de colonel.